Intervention : D'autres manières de distribuer la responsabilité... D'autres potentialités de résiliences ?

Cette communication a été présentée au Congrès international "Adolescence, violence, troubles psychiques et soins obligés : Complexité, conflits et changements " organisé par le Centre Hospitalier Jean Titecat en 2013. Elle avait pour objet la comparaison entre un dispositif psychiatrique d'orientation systémique et le système de soins du peuple Yaka du Congo

Introduction :

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Mon projet aujourd'hui est de partager avec vous un aspect du mémoire d'anthropologie que j'ai réalisé en 2011-2012, suite à l'observation participante que j'ai mené pendant 6 mois en Belgique dans une unité psychiatrique pour adolescents délinquants sujets à des troubles sévères du comportement.

Dans ce mémoire qui a pour titre "élans & impératifs des K", lorsque j'en arrivais à mes hypothèses, il m'a semblé pertinent de faire une comparaison entre nos méthodes thérapeutiques et les méthodes des thérapeutes Yakas du Congo, rapportés par l'anthropologue Renaat Devisch et le psychanalyste Claude Brodeur dans l'ouvrage "Forces et signes". Mon but était de tenter de mettre en évidence les conséquences potentielles de ce que nous faisons en tant que société (ainsi que de ce que nous ne faisons pas ou plus) et de comparer ce système, cette manière de se représenter les problèmes de santé mentale, à une autre pratique particulièrement éloignée de nos perspectives.

Parce que cette comparaison mets en évidence tout particulièrement les différentes manière de penser la question de la responsabilité et ses conséquences, elle a pour titre :

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D'autres manières de distribuer la responsabilité... D'autres potentialités de résiliences ?

Cette comparaison m'a parue pertinente car, en découvrant grâce à l'anthropologie qu'on avait pas partout le même entendement de la condition humaine, j'ai cru peu à peu comprendre notamment grâce à l'ouvrage "Les sources du Moi" du philosophe américain Charles Taylor, que notre conception de l'identité est le fruit d'une histoire spécifique, celles de nos rapports sociaux. Une histoire des idées desquelles ont émergées un projet de société encadré par une morale bien particulière. Une morale à l'origine de ce qu'est pour nous la responsabilité aujourd'hui : c'est-à-dire une responsabilité individuelle, entière, que l'on acquiert sans initiation à 18 ans et dont la seule alternative est la perte totale, l'irresponsabilité des psychotiques.

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Pour le dire simplement, mon objectif sera de revenir à notre système de représentation pour le questionner, après vous avoir fait faire un petit voyage dans un monde dans lequel on a mis en pratique une autre façon de distribuer la responsabilité.

Brève incursion chez les thérapeutes Yakas

Dernier préalable avant de commencer, afin de mettre en évidence les points communs entre le modus operandi des Yaka et celui de nombreux autres groupes étudiés par l'anthropologie, je mobiliserai également des exemples tirés du livre de Bertrand Hell : "Les maîtres du désordre".

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Voilà pour les préalables, supposant que cette présentation vous paraîtra aussi étrange qu'étrangère, mais pensant qu'elle est au minimum divertissante, je vous propose maintenant un saut sans filet dans la province de Bandundu au sud-ouest du Congo-Kinshasa. Bon voyage !

Représentations de l'identité Yaka : une interanimation

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Pour comprendre pourquoi les Yakas traitent comme ils traitent, il va d'abord nous falloir comprendre comment ces derniers imaginent l'identité. Chaque individu se situe en effet dans un double héritage. Les liens avec l'ancêtre paternel définisse son identité sociale et son statut, tandis que le côté maternel singularise chaque membre. L'individu lui doit ainsi ses traits héréditaires, ses capacités de clairvoyance, l'art de guérir, mais aussi un grand nombre de maladies ainsi que d'éventuelles dettes de sorcellerie. Devenir une personne, c'est donc, je cite : entrer dans un jeu de tissages, nouer des échanges entre ascendants et descendants, vivants et ancêtres, êtres humains et esprits. Des échanges porteur de vie qui impliquent que le centre de gravité de la personne, son caractère, son moi, son comportement, ne se constituent pas à partir de son for intérieur, mais au contraire, au travers de ce que Devisch appelle pour les Yakas une interanimation. En un mot, l'être humain est pensé - à tout âge - comme profondément interdépendant.

Nommer le mal, partie 1 : un invisible ambivalent à apprivoiser

Comme en Occident, pour tenter de traiter l'affliction, il faut la nommer. Dans un premier temps, on va mobiliser une force invisible ambivalente, chez les Yakas, un ancêtre. Je dis on, car c'est tantôt l'affligé ou l'invisible qui le possède qui va le dire, tantôt le devin consulté - càd la catégorie de personne ayant la légitimité de poser des diagnostics. Je dis ambivalent, car nous allons voir par la suite que cet invisible n'est pas ontologiquement mauvais. Je précise enfin que si l'influence de l'invisible peut prendre de nombreuses formes, on observe par contre essentiellement deux motifs thérapeutiques qui vont se rejoindre sur un point :

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Soit l'invisible a volé une partie de la personne et le chamane doit alors sortir de lui pour aller rechercher cette partie prisonnière dans d'autres dimensions, ce qu'il arrive à faire grâce aux relations particulières qu'il a lui-même avec les esprits, soit l'invisible possède la personne et le sorcier guérisseur doit - avec l'aide de l'esprit qui le possède lui-même, mais que lui a déjà apprivoisé - négocier pour que l'esprit cesse ses activités négatives.

Je dis négocier car le point commun des deux démarches consistera à remettre les invisibles à leur juste place, ce qui s'obtient par un mélange subtil d'échange, de don et de lutte. Une démarche complexe que j'appellerais l'apprivoisement. Apprivoisement car il va falloir à la fois établir des relations où chaque partie se retrouve, mais aussi défendre sa propre place, se donner les moyens de se faire respecter, car comme un homme ou une bête, les invisibles peuvent abuser de leurs prérogatives. Autrement dit, les invisibles doivent être traités comme des personnes ayant comme tout le monde - dans cet imaginaire collectif - un pouvoir d'influence. Je le précise car une étude attentive les distingue fondamentalement d'entités omnipotentes entièrement bonnes ou mauvaises comme Dieu ou le diable. Le travail thérapeutique des Yakas n'est donc ni un culte, ni un exorcisme, c'est un travail de remise en ordre des relations qui inclus l'invisible. Un aspect qui apparaitra plus clairement encore dans le prochain point :

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Nommer le mal, partie 2 : abus

Jusqu'à présent nous avons un agresseur extérieur comme origine du trouble. Mais ceci n'était que la première étape, car pour les Yakas, l'invisible à ses raisons de frapper là où il frappe et comme il frappe. Je cite : Suite à la convocation de l'entourage du patient, le devin (...) examine une série de questions à réponse affirmative ou négative. Ces questions développent un registre étiologique énonçant les principaux types possibles de malheurs et de relations sociales perturbées (...). L'étiologie consiste à allouer leur part de responsabilité aux différents membres de la famille qui ont partie liée avec l'affaire et à déterminer le mode d'intervention (...). Tout ce qui nuit à l'épanouissement de la vie est attribué en fin de compte à une transgression, une outrance ou un ensorcellement perpétré par un ascendant (...). Le trouble est défini comme un tortillon (...) ou un lacet qui bloque les liens, soit comme un nœud dénoué, soit comme un entrelacs embrouillé. Trois types de troubles que je renommerais pour l'exposé : ligature, déliaison ou confusion.

Pour résumer ce point, dans ce système de représentations, quand quelqu'un témoigne d'un trouble de comportement, à priori, même lorsqu'un adulte est affligé, c'est un problème relationnel dont plusieurs personnes sont partiellement responsables.

Traitement, partie 1 : un procès/thérapie

L'étape suivante de la procédure Yaka impose (c'est un soin obligé) une ou plusieurs séances de dénonciations publiques où l'entourage mais aussi de nombreuses autres personnes sont convoquées. Dans les exemples que donne Bertrand Hell, c'est tantôt l'esprit qui possède l'affligé qui explique quel acte a légitimé son intervention, tantôt l'esprit qui possède le guérisseur qui grâce à sa clairvoyance dénonce tel ou tel acte commis par un membre de l'entourage. Mais plus troublant encore, durant ces séances, d'autres personnes entrent en transe et d'autres esprits témoignent d'échanges problématiques. Un peu comme si le problème qui émergeait dans l'affligé était un appel et une occasion de régler toutes les relations problématiques du groupe.

Les Yaka mobiliseraient donc des esprits qui voient des choses que le commun des mortels ne peut pas voir... à moins que ce ne soit des choses que les vivants ne peuvent pas dire, voir pas penser, car personne en tant que membre présent de la société n'oserait assumer seul de telles dénonciations. Car de la place qu'on occupe, même en tant que victime, ce serait peut-être trop lourd, trop violent et donc trop inaudible d'accuser en personne les siens. Mais ne simplifions pas les choses, ce procédé n'est pas qu'une entourloupe pour permettre une parole difficile. Les Yakas croient aux invisibles et à l'influence profonde des relations sur leur santé. L'invisible semble en tout cas posséder deux fonctions apparemment antinomiques :

Il prend un part de la responsabilité du mal, c'est en partie lui qui l'a fait...

...Mais il prend aussi un rôle de dénonciateur et de médiateur, car il nomme les abus au nom desquels il s'est permis d'agir ainsi !

Enfin, le résultat de cette procédure n'est pas un report de responsabilité individuelle sur un autre individu que le patient. Plusieurs personnes sont mobilisées comme sources du désordre, mais je devrais plutôt dire plusieurs échanges problématiques ou absence d'échanges qui auraient du avoir lieux. Les résolutions de ces troubles/conflits en témoignent : cette distribution complexe de la responsabilité donnera lieu d'une part à des réparations et dédommagements qui iront dans plusieurs sens, d'autre part à la réaffirmation de certains interdits, devoirs et limites valables pour tous.

Traitement, partie 2 : un travail individuel encadré à l'abri de son groupe

L'intérêt de ma comparaison tenant au contenu des points précédents, je vais maintenant citer brièvement les étapes suivantes. Une mise à l'écart et un travail individuel suit ces procès/thérapies et a une double fonction. C'est d'une part une mesure de protection contre de nouvelles agressions sorcières, d'autre part un lieu à partir duquel rechercher une réappropriation de son corps. Dans ce travail, le thérapeute va alors prendre, un peu comme les "référents" de l'unité fort-K que j'ai étudiée, une place intrusive et impliquée entre l'affligé et son entourage. Je cite : le thérapeute, dûment choisi hors du cercle des proches parents (...) exprime ce lien en disant : "Le malade n'est plus le leur : ils me l'ont confié, à moi son oncle." On observe ainsi que ce nouveau lien familialement connoté s'érige, au nom de la cure, pour le temps de la cure, comme hiérarchiquement supérieur à l'entourage. Dernière étape, quand il guérit, l'affligé n'est pas libéré, mais réintégré à la communauté en tant qu'initié. Il a de nouveaux droits et de nouveaux devoirs. Il passe ainsi comme tout individu de cette société d'une interdépendance à une autre.

Comparer "K" & Yakas pour faire se rencontrer anthropologie et psychologie :

Pouvons-nous comparer nos fous (et nos jeunes délinquants) aux Yaka ?

Avant de commencer une comparaison entre deux modes de traitement, il paraît important de se demander si ce que ces modes soignent est comparable. Je vous le dis d'emblée, à mon humble avis, pas tout à fait. Mais si nous appartenons à une commune humanité et que pourtant nous nous traitons différemment, alors il paraît logique de supposer que le système de représentations sur lequel nous nous appuyons pour nommer, juger et soigner, doit comporter lui-même sa part de responsabilité dans les afflictions des individus. Autrement dit, la question à laquelle je vais partiellement tenter de répondre est la suivante : quelle est la responsabilité de notre système de représentations sur l'intensité et la forme des troubles de nos fous ?

Pourquoi on a pas honte d'être fou chez les Yakas ?

Quand on se mets à être affligé chez les Yakas, on est travaillé par l'impression (vraisemblable pour ses pairs) qu'on est sous l'emprise de la valence négative d'une instance invisible. Une emprise elle-même suscitée par des relations problématiques dans l'entourage. Quand de telles choses arrivent celui qui le vit le fait sentir et il est pris au sérieux. L'entourage cherche alors un devin et se prête par la suite aux procès/thérapies qui permettront de rétablir l'ordre dans les relations. Bref, on dirait que chez les Yakas on n'a pas honte, ni d'être fou, ni d'avoir un fou dans la famille. Pour expliquer cette absence de honte, nous pouvons évoquer de nombreux facteurs précités :


  • Être affligé peut arriver à tout le monde ;
  • La source est en partie extérieure à soi ;
  • On peut en revenir, voir même y gagner un titre honorable, devins et guérisseurs étant eux même systématiquement d'ex-affligés ;
  • Les troubles sont les symptômes de problèmes collectifs qui se doivent d'être collectivement traités pour ne pas vicier davantage les relations ;
  • Enfin, même si le trouble s'exprime au travers d'un seul être, la responsabilité est diluée entre de nombreuses instances.

Des raisons qui me semblent permettre de dire que grâce à cette conception des relations, personne ne voit le risque d'être identifié comme un responsable entier, c'est-à-dire pour les afflictions les plus graves, comme un cas désespéré. Ce qui revient à dire que grâce à cette conception et aux procédures qui en découlent, personne ne perdra par l'énonciation publique son statut de personne. Nos fous sont loin de pouvoir en dire autant.

Des identités honteuses :

En Occident par contre, nous revenons laborieusement de conceptions où l'attribution des troubles du comportement sont intra-psychiques (l'individu à un conflit intérieur irrésolu) et/ou intra-physiques. La psychiatrie semble en effet à priori - c'est ce qui ressort de mes interviews - identifier les troubles comme les signaux d'un dysfonctionnement physiologique d'origine génétique suscité par un stress environnemental. La littérature psychanalytique quant à elle, évoque souvent des structures de personnalités où les plus atteints, se voient attribués une personnalité qui se confond avec le trouble : je veux parler des structures dites psychotiques, perverses et psychopathes. Les deux dernières catégories étant particulièrement interpellantes puisque dépourvue de symptômes positifs, elles seraient plutôt des monstres (ayant choisi cette voie) que de fous. Enfin, le nouveau DSM ne déroge pas à la règle, les troubles sont attribués aux personnes et non pas aux groupes ou aux relations. Une perspective qui d'une manière ou d'une autre reste profondément individualiste.

Nous voilà donc face à des maux devant lesquels on est tantôt individuellement responsable (à cause du conflit intérieur que l'on n'a pas résolu) tantôt individuellement irresponsable puisque notre corps est physiologiquement déficient. Une situation qui nous place d'une manière ou d'une autre, quand on est possédé par un comportement trop problématique, dans une situation de rupture avec la communauté humaine. C'est pourquoi je suis tenté d'appeler ces catégorisations - et ce, indépendamment de leur pertinence scientifique - des identités honteuses.

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Or la honte, comme l'explique Boris Cyrulnik dans "Mourir de dire" est un des trois phénomènes avec l'isolement et l'absurdité qui empêcherait la résilience. La raison en est que lorsqu'un sujet est frappé d'une honte trop intense, il aurait recourt au mutisme voir au déni, si bien qu'il se prive des échanges interpersonnels qui permettraient la résilience. Des situations qui me semblent participer à le sortir de la sphère de l'échange pour le mener à la sphère solitaire de la prédation ou de l'automutilation.

Articuler nos disciplines pour...

...articuler les individus autant à leur société qu'à leur entourage

Alors je crois qu'il est temps de le dire, même si je n'aurais pas le temps ici d'évoquer de fécondes articulations entre disciplines, mon projet n'est pas de faire une guerre des sciences, ni des civilisations, mais plutôt de permettre des articulations.

Il ne fait pour moi aucun doute que les découvertes occidentales sur le fonctionnement du cerveau sont à prendre au sérieux, que le cerveau est bien le siège physique du comportement et que dans certains cas les prescriptions de neuroleptiques auxquels j'ai assisté ont réduit violences et souffrances, et ainsi, permis des thérapies.

Je ne doute pas davantage de la pertinence des catégories de la psychanalyse : les tendances psychotiques, perverses ou psychopathes telles que je les ai lues me semblent en effet illustrer de manière tout à fait pertinente des façons de s'habiter et d'être en relation que j'ai retrouvés sur mon terrain. Je comprend même qu'on puisse plaquer le diagnostic sur les personnes tant certains témoignent d'un ancrage profond avec de telles dynamiques relationnelles.

Par contre, il me semble nécessaire de questionner le fait que ces types de comportement trouveraient leur fondement exclusif dans l'intentionnalité ou l'inconscient ou encore le corps, bref dans l'intériorité de la personne. D'abord parce que même si travailler à cet endroit me semble pertinent, sur le terrain, cela m'a semblé parfois insuffisant, parfois inadéquat. D'une part, parce que l'une ou l'autre partie de l'entourage peut avoir lui-même des comportements si problématiques qu'il me semble y avoir souvent une véritable injustice - dont le patient n'est pas dupe - à ne traiter que le patient. D'autre part, parce que la honte que vient induire des jugements fondés sur les personnes est au mieux un frein, au pire un mur dans le travail d'articulation entre les patients, leur entourage et leur société. Or, parfois c'est cette articulation qui me semble malade, pas le patient. Certains aspects de son éducation ne l'ont pas initié à notre culture, la culture de son entourage n'est pas celle de la société. Ce qui le rend étrange et inadéquat c'est parfois en grande partie le fossé entre la société et certains de ses ascendants.

Je précise par l'exemple : quand commence le travail thérapeutique individuel dans l'unité, les jeunes disent presque systématiquement se sentir mal jugé, tandis que leur entourage semble au mieux sur la défensive, au pire dans la fuite tant il ne souhaite pas être jugé lui aussi comme significativement responsable. On tente alors de déculpabiliser partiellement l'entourage grâce à une approche systémique qui utilise l'affliction physiologique supposée du jeune pour relativiser l'idée que l'entourage peu avoir une responsabilité. La conception de la maladie mentale vient donc - stratégiquement je dirais - servir d'alibi et ainsi remplacer les esprits Yaka, c'est-à-dire diluer la responsabilité entière. Mais ce remplacement se fait au prix d'un report sur le corps du jeune. Ce qui n'est pas sans conséquences. En effet, une explication du trouble basée sur le corps du jeune ne mobilise personne pour un travail relationnel, elle peut même aider l'entourage à faire l'économie d'une remise en question nécessaire, tandis que pour le jeune avoir un corps déficient - et être impuissant face à cela - peut-être une perspective particulièrement désespérante.

L'unité défend par contre l'idée que l'entourage pourrait avoir un rôle dans sa guérison. Une approche qui s'efforce d'être aussi systémique que possible, mais qui me semble limitée parce que le caractère obligatoire de la mesure se limite au jeune. Seul le jeune qui a commis les délits est obligé par la société de travailler sur lui-même. Pourtant parfois, l'origine du trouble et du comportement problématique est manifestement contextuelle. Comme exemple, je cite, ici un poème anonyme publié dans la revue de l'unité que j'ai étudiée :

Nier ou être nié. Dans le passé, j'ai été violé, j'ai nié le mot violer pour échapper à la vérité (...). Nié ou être nié. J'ai fait du mal à mes sœurs mais mon cœur est en pleurs. J'ai voulu me suicider pour échapper à mes responsabilités. Nier ou être nié. Mon père nous avait violé et il n'a pas été jugé. Il n'y a qu'une chose à faire c'est sûrement nier mon père. Nier ou être nié. Je vendrais mon âme au diable pour que mes sœurs n'aient plus de rancœur. Car elles ont déjà trop souffert. Il n'y a que moi qui doit être sous-terre. Nier ou être nié.

Cet exemple n'est pas isolé. En IPPJ (cfr "l'adolescence en rupture" de Jacinthe Mazzocchetti) comme en unité psychiatrique, dans les récits que l'on peut reconstituer en mêlant échanges avec les jeunes, interviews de psy, discussions avec les éducateurs et lectures de dossiers, certains pans des entourages me semblent parfois avoir fait à ce point baigner les jeunes dans des climats problématiques que l'on y verrait aisément la source première de sa pathologie. Sans parler de l'intentionnalité du tuteur, je souligne le fait que les jeunes semblent souvent être le fidèle fruit du bain relationnel duquel ils sont issus. Alors on pourrait maintenant se poser la question de la responsabilité - individuelle - de ces ascendants signifiants problématiques, mais ce serait à nouveau à mon sens rester dans cette grille de lecture individualisante, reporter la stigmatisation - entièrement - sur un autre individu. Projet dont je viens d'essayer de vous faire sortir et dont j'ai déjà souligné les limites.

C'est pourquoi, en guise de conclusion, je préférerai plutôt chercher chez les occidentaux quelques travaux donnant à penser que même en Occident, l'étiologie et l'approche Yaka peut-être pertinente et que donc, s'en inspirer est peut-être moins "fou" qu'il n'y parait :

Conclusions : s'inspirer de l'étiologie Yaka pour éviter la stigmatisation individuelle et sa stérilité thérapeutique

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Quand on se donne l'objectif de réduire le fossé entre Yaka et occidentaux via des exemples qui donneraient à penser que le comportement même le plus étrange ou le plus destructeur peut-être le fruit d'une interanimation, on trouve bien sûr la théorie déjà célèbre du double lien d'un autre anthropologue, Gregory Bateson et tout le travail systémique qui s'est développé par la suite. Mais je voudrais également mentionnés quelques psychanalystes chez qui j'ai trouvé certains rapprochements avec les perspectives Yaka :

Je pense par exemple à Serge Tisseron et son travail sur les secrets de famille qui, en reprenant les concepts de revenant, de fantôme et de crypte, inventés par Nicolas Abraham et Maria Török, défend l'idée que lorsqu'on est confronté durablement à des ascendants affectivement significatifs aux comportements paradoxaux (quand leur corps dit autre chose que leur verbe), on peut être travaillé par des secrets qui se propagent d'inconscient à inconscient et poussent parfois celui qui en est l'objet à faire des choses sans comprendre ce qui le prend.

Je pense ensuite au concept d'incestualité du psychanalyste Paul-Claude Racamier, qui déploie dans ses ouvrages des climats familiaux dans lesquels on a pas une place de personne à part entière, dans lesquelles on est placé dans des rôles multiples où peuvent se confondre les rôles d'enfant, de parent et d'amant. Des dynamiques relationnelles qui se transmettent de génération en génération, promouvant ainsi une promiscuité psychique empêchant l'individualité de se constituer et pouvant produire psychose ou perversion.

Enfin, et parfois ces problématiques se combinent aux précédentes, suite aux observations que j'ai accumulé, il m'a semblé entrevoir qu'il est des entourages qui ne préparent pas à la sociabilité de notre société. Tantôt, il n'y a pas ou presque pas, de transmission d'un système de proscription/prescription inspiré de celui de la société, tantôt, comme dans une secte, le système ne semble préparer à rien d'autre qu'à lui-même et ne développe que l'entre-soi. L'enfant y est tantôt instrumentalisé parfois apparemment avec son consentement (mais que signifie "son consentement" dans un univers totalitaire, sans alternatives), tantôt il est apprécié ou déprécié indépendamment de sa mise en pratique de certains principes. Une dynamique que j'ai appelé dans ma monographie de fin d'études la disqualification ontologique.

Pour résumer, il semble qu'il peut exister des systèmes relationnels dont on ne peut expliquer l'émergence ni par la maladie mentale d'une personne, ni par la malveillance d'une autre mais qui posent pourtant les deux problèmes suivants : tantôt ils ne permettent pas la construction ou l'entretien d'une intégrité psychique (et c'est la confusion ou la ligature) tantôt ils ne permettent pas la constitution d'un amour propre construit sur la mise en œuvre d'une manière (originale mais acceptable) de pratiquer la sociabilité adulte et c'est la déliaison pouvant mener à la prédation et/ou l'automutilation.

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Prescription : que faire sur le terrain ?

Je ne livrerai ici qu'une réflexion très sommaire de ce que pourrait être une prise en compte sur le terrain de tels développements : par exemple, on pourrait faire évoluer le droit - d'abord des mineurs - vers une simple mise à disposition du jeune qui assurerait la protection de la société sans préjuger de la nature de son affliction, de son intentionnalité ou de son discernement. Une simple mise à disposition jusqu'à ce que le travail d'éventuelles relations problématiques permettent de faire disparaître les comportements problématiques.

Par contre, pour imiter plus avant les Yakas, il va malheureusement falloir travailler à ce que la société toute entière modifie en partie sa perception de la condition humaine. Car sans cela, comment mener de concert des procès/thérapie de l'entourage pour identifier les sources des comportements problématiques, comment réaffirmer que certains comportements et agissements sont inacceptables pour tous sans stigmatiser l'entourage comme de nouveaux responsables individuels ? De toutes manières, vu que le système Yaka fonctionne en grande partie sur sa légitimité populaire, un tel changement ne se décrèterais pas, même par la loi.

Ce changement, je pense néanmoins qu'il peut lentement advenir, notamment grâce à a collaboration de plusieurs disciplines, collaboration dont l'existence même de la systémique donne à penser qu'elle peut non seulement être féconde mais aussi trouver un vaste écho dans la société.

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